Cet article fait suite au rendez-vous à l’essentiel du mois de janvier 2022 qui portait sur la gratitude. J’avais promis aux participants un bref résumé mais finalement entrer en gratitude est fécond. La dégustation de cette nourriture se fera donc en deux temps.

Commençons par explorer ce qu’est la gratitude et la nécessité de sa pratique au temps de l’ingratitude.

La gratitude, fil d’or du donner/recevoir

La gratitude dont l’étymologie vient du latin gracia, grâce, faveur, est la capacité de reconnaître le don qui nous a été fait – la capacité de recevoir – et d’amplifier infiniment ce fil qui nous relie à l’abondance de la vie.

Être attentif, prendre conscience et reconnaître, recevoir ce qui est déjà donné, déjà là.
Lorsque l’on fait cela, naturellement on arrête intérieurement d’être dans son mental insatisfait et toutes les sensations, les émotions qui vont avec. On revient à l’instant présent, recentré et ouvert. La gratitude recentre dans une vitalité joyeuse qui tout inclut et rayonne au point que le centre et la périphérie fusionnent. Pleine/plaine présence sensible, réceptive, douce et puissante.
Par la gratitude, nous voyons, remarquons les plus infimes détails du quotidien, les yeux du cœur se décillent et perçoivent les trames du vivant dont nous sommes une expression.
La gratitude nous relie, au-delà des différences, des inégalités, des changements, au pouvoir de transformation de la vie.
Un simple merci peut exprimer le pouvoir de cette mémoire du cœur qui reconnaît et honore ce que nous avons déjà, ce que nous sommes déjà.

Et ce que nous sommes déjà tient du miracle, c’est-à-dire de la spontanéité de l’instant. Car nous ne pouvons réellement voir que dans cette grâce de l’instant qui n’existe pour rien d’autre que la simple apparition et magie d’être. Nous lâchons tension et préférences pour juste apprécier ce qui se donne à nous. Cela demande de notre part une attitude intérieure en creux, c’est cela la douceur, car sinon rien ne peut se recevoir. Plein de certitudes, de frustrations, de conflits, aucune place pour changer son regard.
Bien pratiquer la gratitude c’est aussi élargir encore plus loin cette capacité de la conscience à tout inclure, même ce qui est déplaisant, douloureux, difficile. La gratitude est alors un geste d’humilité et d’apprentissage, de retournement sur soi pour accueillir de nouvelles transformations.

Pratiquer la gratitude est une attitude qui s’initie à tout moment – c’est une pratique car elle inclut attention, reconnaissance et appréciation – elle demande un effort renouvelé et elle participe également à transformer l’adversité – est ouverture au bonheur simple des rencontres, à la capacité enfantine de s’étonner des moments magiques que la vie nous offre.

Elle nous relie à nous-même, en nous rappelant à l’instant la plénitude déjà présente.

Nous pouvons nous vivre alors comme expression d’un don à la vie – un don habité de présence qui communique la joie d’être, cette qualité naturelle du coeur qui diffuse son lait tiède et nourricier dans tout le corps. Nous ne nous sentons plus séparés et faisons alors cette expérience d’union, de non dualité avec tout ce qui est.

Comme dans le conte des Grimm les douze serviteurs, où l’amour ne veut que l’amour, la gratitude est joie qui ne veut que la joie sans objet, sans sujet, inconditionnée. Il n’y a plus d’entraves, ni de résistance à sentir la viralité qui se propage, apportant bien-être, confiance et force.

De nombreuses études ont montré que pratiquer la gratitude affecte notre vie en changeant notre état d’esprit, notre humeur, notre façon de regarder la vie, elle améliore notre santé physique, émotionnelle, mentale.
Elle est bienveillance, donne accès à de profondes ressources, et tisse des ponts, des liens dans les échanges avec autrui.

Tout ce qui entre dans le rayonnement de la gratitude devient grâce.
Ce mot grâce que l’on retrouve dans des expressions comme « rendre grâce » ou « actions de grâce ». Bien que le vocabulaire soit religieux, il pointe une expérience divine universelle, celle d’une louange à la vie qui est comme de s’en remettre entre des mains bienveillantes, quoiqu’il arrive.

Si vous pratiquez Tonglen, vous retrouvez cette abdication des luttes qui est de s’en remettre à plus grand que soi « perte et blâme pour soi, gain et victoire pour autrui ».

Ce qui est perdu pour l’ego est gagné pour l’éveil.

Gratitude au temps de l’ingratitude ?

Pourquoi actuellement parle-t-on autant de gratitude, dans le développement personnel ou spirituel. Si ce n’est parce que nous sommes au temps des ingratitudes inconscientes et sévères. Il est devenu un lieu commun de se plaindre de tout. Rien ne va.

Il semble si naturel de s’émerveiller de la vie, de la beauté qui nous entoure, de la chance que nous avons d’être simplement et pourtant nous nous comportons parfois comme des enfants qui n’ont jamais assez.

Pourquoi dire merci ? Nous avons envie de désobéir, de nous rebeller constamment contre le père, l’autorité et surtout de nous montrer totalement indépendant, ne devant rien à personne. La croyance d’ancien combattant que nous nous sommes fait tout seul, que nous ne devons rien à personne, que tout nous est dû en vertu que nous le valons suprêmement et le méritons au plus haut de notre ego est l’apogée de la pensée individualiste grossière.
On se méfie de ce simple mot « merci » qui pour l’ego arrogant et les pingres du coeur est un aveu de dépendance et d’absence de pouvoir.

Or dans une pratique spirituelle nous souhaitons développer le pouvoir sur nous-même et non le pouvoir sur les autres.

L’ingratitude est la tendance à ne plus voir ce que nous avons et à mettre l’accent plutôt sur ce que nous n’avons pas ou pas assez, sur tout ce qui ne va pas, qui manque. Cette attitude est aussi en lien avec un vide intérieur que nous essayons de masquer. Ce vide intérieur remonte parfois à l’enfance où nous n’avions pas les moyens de comprendre les attitudes des plus grands et où nous nous sommes senti coupable, où des émotions sont restées quelque part encore très vivaces en nous.

Elles ressurgissent au moindre conflit, à l’intérieur mais aussi à l’extérieur, dans l’individu et le collectif.
Osons pousser jusque là : nous sommes bien dans une société de consommation mais de quoi ? De toutes sortes de dépendances  : au travail, aux réseaux sociaux, aux prouesses technologiques, à la nourriture, à l’alcool, aux antidépresseurs, au bien-être etc.
Rarement à la pratique !

Il ne s’agit pas ici de condamner nos vies mais plutôt de ne pas perdre son âme en cours d’existence, son humanité, ses doutes, sa manière de penser, son intelligence, tout ce qui fait de nous des êtres humains, sensibles et libres et non des moutons endormis dans la masse informe d’un dangereux conformisme.
Beaucoup de remplissage indique souvent une âme vidée de sa substance. Heureusement il nous arrive d’en être conscient et à ce moment là nous nous réinvestissons dans une autre direction, celle d’un rappel à nous-même.

Si ce dans quoi nous nous engageons avec passion, et non dépendance, fait sens pour nous, et si nous y investissons des heures parce que cela nous rend heureux, nous motive alors ce défi est source d’accomplissement, d’épanouissement, et cela n’a pas forcément à voir avec une réussite sociale.
Si par contre, nous nous sentons victime d’abus divers et vidé de notre énergie, déprimé, que nous ne sommes plus en contact avec nous-même, alors il est urgent de pouvoir se reconnecter à soi, à son âme, à son coeur.

Personne d’autre que nous ne peut savoir ce qui est bon pour nous, ce qui fait sens car notre histoire est différente. Par contre nous pouvons être aidé, accompagné pour retisser les liens perdus et repartir dans une nouvelle direction.

Comment être dans la gratitude quand nous ne voyons que le verre à moitié vide, et que nous courons après le verre plein ?

Dans le conte le cercle des quatre-vingt dix neuf, un roi se demande pourquoi un de ses serviteurs est toujours heureux alors qu’il n’a qu’une cabane, pas d’ambition d’être autre chose, et toujours avec la même femme ?
Ne désires-tu rien d’autre ? Comment être heureux avec si peu ? Cela le roi ne peut le comprendre. Alors un de ses ministres accepte de lui faire la démonstration de comment devenir malheureux, comment générer le manque, un manque tel que ce serviteur perdra sa bonne humeur, son appréciation de ce qu’il a et est, et le roi perdra un de ses meilleurs serviteurs. Le roi accepte la démonstration.

Un jour le ministre laisse incognito une bourse pleine de pièces d’or devant la cabane du serviteur. Celui-ci la découvre et se demande d’où cela peut venir ? Mais très vite il se retrouve à compter les pièces en tas de dix sur sa table en bois.

Et arrivé au dixième tas de dix, oh il n’y a que neuf pièces !

Il se demande alors qui lui a pris cette pièce ? Elle est à lui, qu’on la lui rende ! Cela devient insupportable, il se sent insatisfait, son humeur change, la paranoïa et la colère le gagnent.

Il doit absolument trouver cette dixième pièce qui manque. il se met alors à calculer comment faire ? Travailler plus, pousser sa femme aussi à travailler plus, se priver de nourriture, et de ci et de ça, et c’est ainsi qu’il perd sa joie de vivre, et que le roi le licencie,car vraiment sa mauvaise humeur est trop difficile à supporter, bref tout va alors de mal en pis.

Cette petite historiette illustre bien comment l’insatisfaction chronique engendre l’ingratitude. Et comment l’ingratitude se cultive facilement, une fois le pied mis dans l’engrenage du cercle vicieux et anxiogène du manque. Cela finit par dessécher l’âme, fermer le cœur et les visages, et nous rendre négligent dans nos relations.

Il est donc vivifiant de faire des pauses et de se rappeler de remercier pour ce que nous avons et sommes déjà, le cercle vicieux devient cercle vertueux. Et d’apprécier chacun pour ce qu’il est plutôt que de juger sur les apparences et les critères/diktats des normes sociales.

Cela ne signifie pas évidemment que ne rien avoir dénoterait une vertu en soi car là aussi c’est l’autre face d’un extrême possible. Ce n’est donc jamais les apparences extérieures mais la relation que nous avons, à partir de notre sagesse profonde qui est la balance du discernement. Ce n’est pas ne rien avoir qui est la liberté mais être libre de l’identification à ce que nous avons.

L’ingratitude est liée à l’idée que nous nous sommes faits seuls, que nous ne devons rien à personne. C’est la peur de devoir quelque chose à d’autres. C’est un désir d’être indépendant très infantile.
« je ne dois rien à personne » ; « pas la peine de me dire merci je ne fais que mon travail »  –

Le mot merci du latin mercedem : salaire, solde, intérêt, rémunération d’une action. Cela fleurait bon autrefois l’oignon et le lard pour le service rendu.

Il y a aussi des expressions comme : être à la merci de ou tenir quelqu’un à sa merci qui nous rappellent les autres sens de cette étymologie.

Pour certains, merci est un vrai sésame, pour d’autres c’est le refus d’obéir, à ce qui est vécu comme imposé.

Dire merci peut sembler un rituel de sociabilité banale, en voie de disparition, c’est pourtant une forme de communication, l’amorce d’une conversation, d’une rencontre.
Lorsque nous voyageons dans des pays étrangers, les mots de base que nous apprenons c’est savoir dire bonjour, au revoir et merci dans la langue du pays. Nous retrouvons alors la magie de ce petit mot qu’on nous rend en sourire amusé, en connivence et en respect.

Petite précision sur le Script de cet article : Je n’ai pas accordé le féminin, car le masculin est pour moi neutre comme dans : il pleut il neige il fait froid etc aussi parfois il m’arrive de faire attention à accorder selon le féminin inclusif mais pour moi il l’est toujours. Et parfois j’ai accordé à ma réflexion une autre cible et je n’avais pas envie de me contraindre. Merci pour votre compréhension.

1 Comment

Comments are closed.