L'immaturité émotionnelle
- Hélène C Wangmo

- 16 juil.
- 10 min de lecture
Dans les ateliers, dans la pratique de la méditation, on parle souvent des émotions. Il est peut-être important de revenir non seulement sur ce que sont les émotions, mais sur où nous en sommes nous-mêmes dans la maturité émotionnelle.
Maturité émotionnelle, c'est-à-dire aussi immaturité émotionnelle - si l'on parle de l'une, on parle aussi de son inverse. Il se trouve que, justement, quand on fait des constellations, ou même quand on pratique la méditation, quand on parle des relations, de notre enfance, de notre éducation, de nos parents, cette question est vraiment au cœur de ce que nous avons vécu. Ce n'est pas parce que nos parents sont des parents qu'ils sont matures émotionnellement.
Qu'est-ce que la maturité émotionnelle ?
On pourrait dire qu'une personne émotionnellement mature - si l'on admet que cela existe de manière absolue, évidemment ce ne sont que des pistes - reconnaît d'abord ce qu'elle ressent. Elle est capable de différencier ses émotions, ses pensées et les faits. Elle est capable de tolérer la frustration et l'incertitude, d'assumer sa part de responsabilité, d'exprimer ses besoins sans agressivité et d'écouter ceux des autres, de maintenir le lien même dans le désaccord, ou de réparer après un conflit.
Si nous observons simplement dans quel contexte nous avons été éduqués : avions-nous le droit d'exprimer ce que nous ressentions ? Étions-nous écoutés ? Devions-nous plutôt rassurer nos parents, ou minimisaient-ils ce que nous ressentions ? Il y a toutes sortes de choses à examiner. Là encore, ce n'est pas un tribunal : c'est une manière de comprendre comment nous-mêmes, en tant qu'adultes, nous reproduisons tout cela - puisque nos parents eux-mêmes ont été enfants, sont devenus parents - et surtout comment tout cela influence l'adulte que nous devenons.
Être dans la maturité émotionnelle ne veut pas dire qu'on ne souffre plus, qu'on ne peut plus être bouleversé ou pleurer. Ça signifie pouvoir reconnaître ces émotions, les ressentir - et celles des autres - et les traverser sans être entièrement détruit ou gouverné par elles.
Comment se manifeste l'immaturité émotionnelle ?
La première chose, c'est la difficulté à reconnaître ces émotions - ce qui se traduit par nier ce qu'on ressent, rationaliser excessivement, ou accuser les autres d'être responsables de son état intérieur. Par exemple : « ce n'est pas moi qui suis en colère, c'est toi qui me mets en colère, c'est à cause de toi. » L'émotion est projetée à l'extérieur plutôt que reconnue comme une expérience intérieure - une manière de se défendre pour ne pas ressentir que la colère peut être en nous, indépendamment des autres.
En lien avec cela, il y a une réactivité excessive - comme si l'émotion prenait toute la place. Une critique anodine devient une attaque, une déception devient une catastrophe, un désaccord devient un rejet. Le système nerveux, lui aussi, réagit comme s'il était confronté à un danger majeur.
Il y a aussi une faible tolérance à la frustration : l'enfant émotionnel intérieur veut tout de suite, comme il l'a imaginé, sans limite - et lorsque la réalité résiste, apparaissent la colère, la victimisation, la bouderie, le retrait. Dans les relations d'adultes, dans les relations de couple par exemple, ces attitudes sont très fréquentes : il est fréquent que quelqu'un de contrarié boude, ne parle plus à l'autre pendant plusieurs jours. Ces attitudes expriment que quelque chose n'est pas allé jusqu'au bout, n'a pas été libéré, n'a pas été reconnu, n'a pas été vu et pris en compte.
Il y a aussi de la difficulté à assumer sa responsabilité : dans l'immaturité émotionnelle, on cherche souvent un responsable extérieur. Pour un parent, ce peut être l'enfant - « c'est à cause de toi que je suis dans cet état » - et l'enfant, alors, se culpabilise encore plus, puisque l'adulte n'assume pas du tout sa responsabilité. Le responsable extérieur, ça peut être le partenaire, les parents, les enfants, la société, les circonstances - de sorte qu'au lieu de « que puis-je apprendre de cette situation ? », la question devient « qui est coupable ? ». Quand nous étions enfants, nous avons subi cela avant même de pouvoir parler, et nous ne pouvions pas apprendre de ces situations, puisque nous les subissions simplement - en nous demandant, souvent dans notre corps, dans notre système nerveux : qu'est-ce que je peux faire pour répondre à ce que les adultes veulent ? C'est moi, le problème.
Il peut y avoir aussi un besoin excessif de validation : l'estime de soi dépend parfois entièrement du regard des autres, et l'approbation devient vitale - se conformer à ce que les autres attendent devient vital, et être rejeté, mis de côté, devient insupportable. On devient prisonnier de la reconnaissance extérieure : on fait tout pour plaire, tout pour correspondre à ce qu'on attend de nous.
Il y a ensuite la difficulté à accueillir les émotions d'autrui - un élément très important. Face à la souffrance de l'autre, on minimise, on donne des conseils tout de suite : « t'as qu'à faire ça, t'as qu'à... » - des solutions toutes faites, alors que l'autre n'a rien demandé, il veut juste être écouté dans ce qu'il ressent. Ou bien on fuit - on fuit même physiquement, on détale, on part, on ne veut pas être « contaminé » par l'émotionnel. Ou on se défend, on trouve des stratégies pour s'excuser, sauver son image. Cette immaturité, c'est de ne pas être capable d'être présent à sa propre vulnérabilité, que l'autre réveille souvent - de ne pas être capable d'être dans l'humanité d'un cœur capable d'accueillir ce que l'autre vit. On cherche juste à se dégager de ce qui est inconfortable, désagréable - ce qui amène aussi le déni : on ne veut rien voir, rien savoir. Et cela peut amener des comportements d'autant plus violents que la personne en face ne se sent pas du tout reconnue ni entendue.
Les contextes qui favorisent l'immaturité émotionnelle
Une enfance particulièrement insécure, où l'on a entendu que nos émotions n'étaient pas les bienvenues, qu'elles étaient dérangeantes, qu'elles agaçaient profondément nos parents. Des choses comme : « arrête de pleurer », « ok, c'est rien », « tu en fais toujours toute une histoire », « sois forte », « tu es trop sensible, tu ressens trop les choses ». L'enfant apprend que ses émotions sont indésirables - on veut bien de lui, mais pas de ses émotions, elles sont inconfortables, dérangeantes - et on essaie de les nier le plus possible, de les annihiler d'une certaine manière. Quand on grandit, on a appris à se couper de son monde intérieur - comme si l'on avait engrangé tout ce qu'on a entendu : on est fort, on n'est pas sensible, on ne pleure pas. Tout cela nous coupe de ce potentiel émotionnel, qui est fondamentalement une sagesse - mais qui commence d'abord par faire l'état des lieux en nous-mêmes : où en sommes-nous de cette immaturité émotionnelle, de cette coupure avec nos émotions - et avec celles des autres ?
Si l'on ne ressent pas ses propres émotions, si quelque chose n'a pas été achevé affectivement dans notre histoire émotionnelle, on ne peut pas être ouvert à l'autre - on aura toujours des comportements du type « c'est bon, maintenant on passe à autre chose », il faudrait un peu avancer comme ça. Il y a cette sensation de devoir toujours tout contrôler - c'est aussi une forme de contrôle.
Les parts blessées
On peut aussi avoir vécu des traumatismes qui sont venus interrompre des processus de maturation émotionnelle - une partie de la personne reste alors figée à l'âge où l'événement s'est produit. Ce sont ce qu'on appelle les parts blessées de nous-mêmes, qui continuent à réagir - mais avec les ressources d'un enfant, de l'enfant que cette part blessée était à ce moment-là. Ce n'est donc pas adapté aux situations que l'on vit ensuite, une fois plus grand. C'est intéressant de se pencher là-dessus, sans se juger, sans se condamner, mais juste voir qu'il y a peut-être en nous toutes ces parts blessées - et que cette manière de réagir n'est pas mature, mais nous remet en contact avec elles. Peut-être est-ce le moment de les accueillir, cet enfant blessé, cette part blessée, de se souvenir de la situation, simplement de l'émotion ressentie.
Familles dysfonctionnelles et transmission
Tout cela se développe dans des contextes familiaux qu'on appelle dysfonctionnels - c'est aussi ce qu'on examine quand on regarde les histoires transgénérationnelles et intergénérationnelles. Dans certaines familles, l'enfant devient le parent de ses parents ; les émotions n'ont pas leur place, elles sont interdites ; les conflits sont évités, comme si tout allait toujours bien, et les besoins individuels sont niés. Dans ce contexte, l'enfant apprend à survivre, mais pas nécessairement à grandir émotionnellement - et c'est sans doute une des raisons pour lesquelles on vit parfois beaucoup de violences, même sociales, en lien avec cette immaturité émotionnelle, ce manque de sécurité, ce manque d'écoute. Tout cela se répète, d'une manière presque sans fin.
Le système nerveux et la sécurité
Cette immaturité émotionnelle n'est pas seulement un vécu psychologique : elle est aussi liée à ce sentiment de sécurité relationnelle qu'on n'a pas appris, à cette alerte dans laquelle le système nerveux se met. Le système sympathique, lorsque l'émotion apparaît, attaque ou se défend ; le système dorsal se retire ou se coupe ; la régulation ventrale n'est plus accessible. La maturité émotionnelle dépend ainsi de la capacité du système nerveux à revenir vers un état de sécurité. C'est pour cela que, dans les moments où l'on est dans un espace de sécurité - par la méditation, ou par un travail de réancrage -, il devient possible d'accueillir, de faire face à sa vulnérabilité, à toutes ses souffrances émotionnelles, et d'achever le processus de maturité émotionnelle. C'est sur cette base que l'on peut développer ensuite la compréhension des énergies de sagesse - la sagesse qui est dans l'énergie émotionnelle.
Il est vraiment important de toujours se questionner sur l'histoire de ces blessures, de ces peurs, de ces émotions - je vous invite à vous attarder là-dessus, ce sera très intéressant pour éclairer certaines réactions, certaines relations.
Une lecture transgénérationnelle
Dans une lecture transgénérationnelle, il faut aussi savoir que dans certaines lignées, l'expression émotionnelle a pu être empêchée - par les guerres, les deuils, les violences, les exils, la pauvreté, toutes sortes de situations où les ancêtres ont dû survivre en anesthésiant leurs émotions. Pour tenir le coup, il a fallu se couper de ces émotions. Et les générations suivantes héritent de messages implicites : attention, ne ressens pas trop, ne montre rien, tiens bon, sois fort. Cette immaturité émotionnelle est alors comprise non pas comme une faiblesse, ou le signe d'une éducation dans une famille dysfonctionnelle, mais comme une stratégie de protection héritée. Là encore, il est intéressant d'aller regarder si cela résonne dans notre famille, dans ce qui s'est passé dans les lignées avant nous.
Le chemin de maturation
Comment suivre ce chemin de maturation, de croissance émotionnelle ? Petit à petit : apprendre à accueillir ce qui est ressenti, prendre le temps du ressenti, descendre dans le ventre, ouvrir le cœur, être à l'écoute des sensations - cela demande du temps. Développer l'autocompassion, pas le jugement, pas le dénigrement de soi. Différencier le passé du présent : cette réaction que j'ai aujourd'hui ne correspond pas à ce que je suis aujourd'hui - c'est peut-être une part blessée du passé qui vient essayer de se résoudre, et de me montrer le problème que je rencontre. Réguler son système nerveux, reconnaître ses besoins, reconnaître sa singularité, reconnaître qui l'on est, poser des limites justes, et transformer nos réactions automatiques en réponses plus conscientes : moins de souffrance, plus de conscience.
L'immaturité émotionnelle cherche à éviter la douleur, l'inconfort, ce qui est dérangeant. La maturité émotionnelle, au contraire, apprend à rencontrer ce qui est dérangeant, ce qui est douloureux, ce qui est difficile à affronter - que ce soit nos émotions ou celles des autres. Elle n'est pas l'absence d'émotions difficiles : c'est la capacité de rester en relation avec soi-même, avec les autres, avec la vie, même lorsque ces émotions sont présentes.
On ne fuit pas comme si l'autre avait une maladie qu'il allait nous transmettre : on est capable d'accueillir. C'est toute la pratique - et ce n'est pas intellectuel, pas mental : cela se passe avec le corps, le cœur, le système nerveux. C'est pourquoi cela semble parfois si difficile. On pourrait dire que la maturation émotionnelle, c'est le passage de l'identité qu'on a construite pour se protéger à une présence capable d'habiter pleinement notre expérience humaine - son ombre, sa lumière, sa vulnérabilité.
Immaturité ou blessure émotionnelle ?
Que ce soit bien clair : il ne s'agit pas de ne rien ressentir dans la maturité émotionnelle. C'est une dérive parfois fréquente dans l'approche spirituelle, de croire qu'être calme, tranquille, signifie être comme immunisé contre les émotions. Ce n'est vraiment pas le sens dans lequel il s'agit d'aller, dans la compréhension spirituelle.
Il est important de revenir sur la distinction entre une immaturité émotionnelle et une blessure émotionnelle. Une personne peut être profondément blessée et pourtant très mature émotionnellement : elle ressent sa peur, sa tristesse ou sa colère, elle les reconnaît, elle en prend soin sans les projeter systématiquement sur les autres. À l'inverse, une personne peut sembler forte, compétente, socialement adaptée, tout en restant totalement immature émotionnellement dès qu'une situation touche ses besoins fondamentaux de reconnaissance, d'amour, de sécurité ou d'autonomie.
Dans une approche de développement personnel et transgénérationnel, l'immaturité émotionnelle n'est pas tant quelque chose à combattre qu'une invitation à rencontrer les parts de soi qui n'ont pas reçu ce dont elles avaient besoin pour grandir - affectivement, émotionnellement. Derrière toute immaturité émotionnelle se cache souvent un enfant intérieur qui attend encore d'être entendu. Et derrière cet enfant, il y a parfois des générations qui n'ont pas pu exprimer leur vulnérabilité, leur douleur et leurs besoins.
Quatre qualités à développer
Le chemin de croissance consiste alors moins à devenir parfait qu'à développer progressivement quatre qualités : la présence à ce que je ressens, la responsabilité de ce que je vis, la compassion envers mes limites et le discernement dans mes choix. Il ne s'agit plus de répondre à la question « pourquoi suis-je encore immature sur ce sujet ? », mais plutôt : « quelle part de moi a besoin aujourd'hui d'être accompagnée pour continuer à grandir ? »
C'est une préoccupation majeure de notre époque, de nos relations - au cœur de toutes les souffrances et de toutes les blessures, individuelles, collectives, qui continuent à se perpétuer au-delà. C'est une manière de regarder différemment, de transformer le jugement en compréhension, et d'ouvrir un chemin de réconciliation avec soi-même - plutôt que de s'en vouloir, de se juger de ressentir des émotions, ou au contraire d'être coupé de ces émotions. Toutes ces histoires dans lesquelles on peut s'enfermer peuvent être dissoutes par la capacité d'envisager la relation à ces parts de nous-mêmes, à nos lignées, et à toutes nos relations actuelles - qui nous invitent à des explorations extraordinaires dans ce vaste territoire des émotions, un chemin de libération intérieure et de tendresse envers l'humain que nous sommes, d'amour réellement inconditionnel envers tout ce qui est, tous les êtres.
Mais cet amour inconditionnel, pour ne pas être mal compris : il ne s'agit pas de n'avoir aucun discernement. Cet amour inconditionnel ne peut avoir lieu qu'au cœur de toute la transformation dont nous parlons ici, de toutes ces émotions et de tout ce que nous vivons dans l'expérience humaine.
Je vous laisse réfléchir à tout cela - comme un miroir, pour comprendre, comme vous le souhaitez. À bientôt.




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