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La femme coupée


Vendredi poétique avec La femme coupée, extrait de Traces sensibles.


Dans mon jardin, il y a une femme coupée. Elle est en béton cellulaire. Depuis quelques années elle déménage de ci de là, émerge des ronces, vit sous les fougères, se déplace selon les travaux imprévisibles des habitants de la maison. Et voilà, que ce corps ou ce buste à mi-cuisses retroussé tient comme par miracle sur sa coupure. Un bras levé cercle sa tête. Son visage au faciès lisse aigu ressemble à l’absence, telle une mise en scène de Magritte qui interroge sur le corps ressenti du non sens.

Malgré l’insoluble de sa présence, faite de fausse ou vraie précarité, elle a sa place. La preuve est cette coupure qui se fait bouche, douche d’ombre et cratère insolite. Plus cette coupure grandit plus on en remarque la porteuse. Avec le temps la femme se débarrasse de ses scories, jette ses frilosités aux bains des regards, accepte que l’on dévisage son absence de visage, seulement fasciné par ce qui grignote les terres et absorbe la matière. Avec le temps la femme s’intemporise – la femme s’égalise avec elle-même – d’une main potière elle arrondit le ventre des choses d’une main guerrière elle largue les amarres.


la femme coupée enseigne le torrent libéré dévidoir des armoires au rouet des attentes elle porte la coupure insolente de s’être toujours tu et le désir de battre le fer des iris qui la font veuve

la femme coupée laisse parler son corps désolé qui fuit en sable dérangé – les lèvres de sa moitié tentent des réconciliations en pillant le sol de ses perruques aux toques de perroquets froissés


N’allez pas croire que je lui prête des intentions féministes ou des délires surréalistes. Non, la femme coupée en béton cellulaire est une éveilleuse lunaire, une effeuilleuse solaire, un semi-remorque interstellaire, qui sait où la nuit la mène ?


Ce matin, le printemps la dévoile. Que va-t-il sortir de sa côte fêlée ? car précisément cette bouche semble prendre sa source à cet endroit, là où l’humanité place ses croissances. De côté je la vois, la béance ravinée de sa plaie laisse passer des insectes qui vont et viennent avec la patience des grandes œuvres qui ont le temps.


la femme coupée ne mâche pas ses mots elle titube sans jamais céder sous le poids des rechutes cette bouche qui la dessine et dans quel dessein ? de quoi cette pliure est-elle la feuille ?


même si elle ne mord qu’un mur à l’haleine génocide la femme coupée sait dire sans rien dire de convenu elle couve ses confitures de frelon à l’infini d’un présage elle assemble les loups de ses genoux aux genêts du printemps elle devient minerai tuyaux d’orgue pour le souffle du soir bruissant d’ossements

car toujours la femme coupée décentre –

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