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Mon amie la rose


Vendredi poétique avec Mon amie la rose, extrait de Traces sensibles, Ed. Kaligraf, 2018


Au creux du buisson d’épines qui bruissent un crabe de soleil lentement déplace ses pinces d’argile un frisson parcourt l’échine un cri d’oiseau traverse l’espace puis s’étiole et disparaît –
le vent avait brisé la barrière –
la rose déploie ses ailes rouges les ouvre au matin naissant mais la langue où traduire le chagrin lui manque et les pétales tombent dans les petits gouffres luisants d’épines et de sang tombent en criant un cri sans mot qui s’étiole et disparaît au verso d’un mouvement d’air qui déplace les choses les inverse et les enveloppe dans un vieux journal pour en faire un bouquet de soucis raccourci au sommet –
le vent avait corné la page à la rubrique éléphant de mer
le toit de tôle bougeait avec l’arrivée des vagues à la surface du buisson bruissant d’un souffle tiédi à peine perceptible sous la frange du levant –
une douce amertume berçait le flanc de la rose éclose – quelque chose arrachait sa tête de linotte qui dansait féminine et acrobate dans le ciel agencé en jardin de gravité –
le soleil gémissait à fendre l’âme au bord de la rivière –
rien qui soit indemne –
la beauté émiettée finissait en gelée déconfite en cri de sureau en souffle raréfié que la langue imitait mais manquait à rendre laissant juste un buisson de couleurs à l’odeur de baleine échouée –
le vent avait dit qu’un poète ça n’existe pas juste aller au bout droit au but au réel en mouvement à l’indiscutable énigmatique élastique aussi claire qu’un tombeau de lune en plein jour –
et quoi ? la vie n’est-elle pas franchir des fossés ? vider ses poches d’un mantra d’orchidée ?
mettre ses bottes dans les crottes des oiseaux de leurs cris débraillés gisant sur la mer océan de ceintures déliées et puis merde alors allons mourir ailleurs si l’envie nous en prend – rien n’empêche la dévastation complète rien n’empêche l’eau de traverser les frontières de croiser le fer d’élimer les blousons de bousculer les carrés bien rangés sur l’étagère endormie – allons cuisiner des amours désinvoltes au parfum de gaieté sans toutefois oublier de vider les greniers où quelques traces sensibles sont encore visibles au regard qui s’attarde –
mon amie la rose petit feu d’un nuage pétrifié petit bambou droit comme un pinceau vers le ciel dressé tu attends quoi ?
les mots nous manquent à l’évidence de la salaison des souffrances –
la laitue manque à la mer brutale qui chasse les chants des femmes aux cuisses ouvertes tels des ciseaux de guêpes incisifs et ronds et féconds –
les mots du corps manquent à l’aurore – le vent avait soulevé des tonnes de juments folles qui couraient jusqu’à éluder les spectres de minuit mais cela suffisait-il à traverser l’hiver ?
je connais des femmes qui se pendent à la fragilité des fleurs – j’en connais qui dévissent les boulons des jargons – qui tranchent dans les éclairs pour que leur musique s’entende au fin fond de l’espace au fin fond de la pluie un cri qui fond en nuée d’orage sur la plage de ton front y fait une rose qui chaque jour se fane s’étrécit un peu plus en point de lumière à peine visible pour qui ne sait attarder son regard –
tant pis! offrir son âme coûte que coûte au risque de n’être plus qu’un disque de cendres au cœur du buisson –
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