Discernement ou jugement ?
- Hélène C Wangmo

- il y a 3 jours
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Suite à la question d'une personne qui m'a dit : "j'ai écouté 'ne pense rien d'autrui', c'est très bien, mais maintenant je suis un peu bloquée - j'ai l'impression que je ne peux plus rien penser, plus rien dire sur ce qui se passe, et je me sens dans l'impasse.", je vais éclairer la différence, les nuances qu'il y a entre discerner et juger. Afin de ne pas rester sur l'impression de ne plus rien avoir à dire.
C'est une question importante, à laquelle il faut revenir. Nous émettons bien évidemment des avis sur ce qui se passe, et ce n'est pas du tout à remettre en question. Ce qu'il s'agit d'éclairer, c'est la nuance entre juger et discerner.
Qu'est-ce que juger ?
Bien souvent, juger, c'est séparer, condamner, figer. Le jugement vient d'une réaction automatique du mental : on classe les personnes, les situations, les événements en catégories rigides et duelles. Ça, c'est bon ; ça, c'est mauvais. C'est juste, c'est faux, c'est supérieur, c'est inférieur. On pourrait appeler cela des "slashes" - on sépare, et ça devient comme ça, ou comme ça. Pourtant, dans certaines situations, ce qu'on plaçait en haut s'inverse : le vrai devient le faux, le juste devient l'injuste. Tout est amené à changer, à être en lien avec les situations que nous vivons. Mais lorsqu'on aborde ainsi les relations, les événements, et même soi-même, on est dans le côté violent de ces catégories.
Dans le jugement, on affirme, on a une certitude plutôt qu'un questionnement. C'est une fausse simplicité qui réduit la complexité. On s'appuie souvent sur des croyances, des peurs, des blessures - ce qui génère nos automatismes, nos réactivités, et crée de la séparation. On tend à se figer soi, à figer l'autre, à figer la situation dans une identité : "cette personne est égoïste", "je suis incapable", "il n'aurait jamais dû agir ainsi". Le jugement ferme la porte au questionnement, à la compréhension, à la complexité. Il donne l'impression qu'on sait - comment il aurait fallu être, comment l'autre est, de manière absolue. On cesse d'explorer la situation.
Sur le plan émotionnel, ces jugements sont souvent accompagnés de mépris, de colère, de ressentiment, de honte, de culpabilité. Dans la pratique du Lodjong, de l'entraînement de l'esprit, on reconnaît là un attachement à un point de vue personnel considéré comme la vérité : c'est moi qui ai raison, c'est mon point de vue qui est le bon.
Qu'est-ce que le discernement ?
Le discernement, c'est voir clairement - il y a une sagesse du discernement, une sagesse des moyens, qui voit dans les détails, dans les nuances, avec une ouverture qui permet de questionner sans enfermer. C'est une qualité de présence et de conscience, où l'on ne cherche pas à condamner mais à comprendre la nature des choses, afin d'agir avec sagesse, avec justesse, avec cette ouverture qui évite de se refermer ou d'enfermer les autres - et toute la violence qui en découle.
Dans le discernement, on observe avant de conclure. On reconnaît les nuances, on distingue les faits des interprétations, on reste ouvert à la complexité, et on se permet de poser des limites justes. On peut dire : "cette personne est en souffrance et son comportement me blesse", "cette relation n'est pas bonne pour moi actuellement", "cette décision ne correspond pas à mes valeurs". Le discernement ne dit pas que la personne est mauvaise : il constate qu'un comportement est inadéquat, ou qu'une situation n'est pas juste.
Ce qui peut faire douter qu'il y ait vraiment une différence, c'est que les deux évaluent. Nous sommes amenés, dans la vie, à évaluer les choses - "ne pense rien d'autrui" ne signifie pas d'être dans le déni, l'indifférence ou l'ignorance, mais au contraire d'exprimer clairement que tel comportement ne me convient pas, ou ne convient pas à telle situation. La différence est ailleurs : dans le discernement, il y a moins de réactivité émotionnelle. C'est une manière d'observer qui est calme, lucide, ferme - une fermeté qui n'empêche pas la compassion et n'exclut pas la responsabilité. Il y a un espace de liberté : on peut choisir sa réponse, plutôt que d'être dans la réactivité automatique, mue par des blessures, des peurs, des certitudes et une forme de rigidité.
Le jardin, la mère
Prenons une métaphore, celle du jardin. Le jugement dit : "cette plante est mauvaise, elle n'a rien à faire ici" - et peut-être la détruire complètement. Le discernement dit : "cette plante a besoin d'un autre environnement pour s'épanouir, et si je la laisse là, elle risque de nuire à l'équilibre du jardin." Le premier condamne, le second comprend et agit en conséquence de cette compréhension.
Dans les relations, le jugement peut dire : "ma mère était une mauvaise mère." Le discernement dit : "ma mère a été limitée par son histoire, par ses blessures. Certaines de ses actions m'ont profondément blessée, mais je choisis aujourd'hui de ne plus les reproduire." Le discernement permet de reconnaître la réalité des choses - la réalité de la blessure - sans s'enfermer soi-même dans une identité de victime, ni enfermer l'autre dans une identité de bourreau. Oui, je souffre. Oui, j'ai mal. Oui, des comportements m'ont blessée. Oui, je n'ai pas envie de les reproduire.
Dans le travail transgénérationnel
Cette distinction est aussi essentielle dans le travail transgénérationnel. Il ne s'agit pas d'être dans un tribunal, où l'on jugerait les autres comme responsables de ce que l'on ressent aujourd'hui. Dans le jugement, on cherche un coupable : c'est la faute de mes parents, de ma mère, de mon père. Le discernement, lui, cherche à comprendre les transmissions - je vois comment certaines souffrances ont circulé dans la lignée, je peux honorer ce qui a été vécu tout en choisissant une autre direction, sans nier la souffrance vécue.
Dans le jugement, on perpétue un enchevêtrement de souffrances comme un cercle vicieux dans lequel on tourne constamment, sans en sortir - l'énergie s'épuise, se tarit. Le discernement, lui, favorise la libération : j'ai conscience de cela, avec beaucoup de nuances. Cela demande une approche plus fine des causes et des conditions - ce qui s'est passé, et comment faire que cela s'arrête, en posant des limites.
Un système nerveux régulé
Il y a un lien à faire ici avec ce que nous avons déjà évoqué sur le système nerveux et le sentiment de sécurité. Quand on peut discerner, c'est aussi qu'on est bien ancré, bien posé, pas dans la réactivité - notre système nerveux est suffisamment régulé, grâce aux outils dont nous disposons pour cela : la méditation, les enseignements. Le jugement est souvent une réaction de survie, alors que le discernement est une capacité de présence, qui voit ce qui est et agit en fonction de ce qui est, avec justesse.
Ce n'est pas non plus le déni - peindre les choses en gris, "tout le monde est gentil, tout le monde est méchant, moi je n'en pense rien" - cette espèce de brouillard dans lequel on navigue sans être vraiment bien. Il y a une clarté, une manière de voir clairement les choses. Cela nous ramène à la pratique intérieure : lorsqu'on remarque un jugement, on peut se demander - quel fait concret suis-je en train d'observer ? Quelle interprétation suis-je en train d'y ajouter ? Quelle émotion cherche à être entendue derrière ce jugement ? Que verrais-je si je regardais cette situation avec davantage de curiosité ? Et quelle serait ici la voie du discernement ?
La sagesse-moyen
Très souvent, derrière un jugement se cachent des blessures qui cherchent à être reconnues. Il y a une capacité à voir derrière, plutôt que de s'arrêter à l'habitude grossière : le jugement dit "je sais qui tu es", le discernement dit "je vois ce qui se passe, j'essaie de comprendre." Le jugement enferme, le discernement éclaire.
Quand le discernement s'unit à la bienveillance, au cœur, à l'ouverture, il devient une véritable sagesse - la sagesse-moyen, celle qui permet de voir clairement sans perdre l'ouverture du cœur, avec une finesse, une subtilité. Ce n'est pas cette tendance à tout mettre dans le même panier, à colorier les choses de la même teinte : c'est la capacité à voir dans la nuance ce qui est, à ne pas se voiler la face, à regarder précisément - comme un miroir qui reflète tout ce qui se présente dans le moindre détail.
C'est ce qu'il s'agit de cultiver dans les situations, en prenant un peu d'espace, de recul - autant qu'on peut le faire. Et si l'on a l'impression de ne pas y être arrivé, on revient : on prend un temps avec soi-même, on regarde ce qui s'est passé, on évalue comment on aurait pu passer d'un jugement à un discernement. C'est aussi cela, un entraînement.
J'espère que ce podcast aura pu éclairer un peu la nuance entre le jugement et le discernement. Je vous souhaite une bonne pratique de cette clarté, de cette sagesse du discernement.


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