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Sois sans peur d'être touché·e : la force d'un cœur ouvert

il y a 3 heures
8 min de lecture

Nous voudrions aimer sans risquer le rejet, nous engager sans risquer la perte, rencontrer les autres sans être bousculés. Alors nous construisons des défenses, parfois très subtiles. Une forteresse. Mais que reste-t-il d'une vie dont on s'est protégé ? La maxime « Sois sans peur d'être touché·e » ne demande pas de devenir insensible, ni de tout accepter. Elle nous invite à desserrer le réflexe de fermeture, à distinguer la blessure de la peur de la blessure, à découvrir l'espace entre ce qui nous atteint et ce que nous en faisons. Voici un commentaire de cette maxime, point par point, jusqu'à la pratique au quotidien.



Ne plus se protéger de la vie elle-même

Cette maxime nous invite à vivre autrement notre vulnérabilité, c'est-à-dire à ne plus avoir peur de ce qui peut nous atteindre. Cela commence par comprendre la nature de l'existence, et ne plus se protéger de la vie elle-même.

Souvent, nous voulons être aimés sans risquer d'être rejetés. Nous voulons nous ouvrir, mais sans courir le risque de la déception ; nous engager, sans risquer la perte. Nous aimerions rencontrer les autres sans être bousculés.

Alors nous construisons des défenses, parfois très subtiles. Nous intellectualisons nos émotions, nous prenons de la distance, nous cherchons à maîtriser les situations, nous anticipons même les blessures avant qu'elles ne surviennent.

Mais toute cette protection, toute cette forteresse, a un prix. À force de ne pas vouloir être blessés, nous risquons aussi de ne plus être véritablement touchés. Ne plus être touché par la douleur, c'est parfois ne plus être touché par la joie. Ne plus risquer l'attachement, c'est se priver de la profondeur d'une rencontre, d'une relation. Ne plus laisser personne nous atteindre, c'est peut-être se condamner à une certaine solitude.


Cette maxime nous propose un autre chemin : ne pas chercher à rendre notre cœur inaccessible, mais apprendre à le laisser ouvert.


Être touché n'est pas être détruit

Le second point, c'est de réaliser qu'être touché, ce n'est pas être détruit, ni anéanti, ni submergé.

Une parole peut nous blesser, une séparation nous bouleverser, une injustice susciter de la colère. Nous avons tendance à interpréter ces mouvements comme des signes de faiblesse. Nous voudrions ne pas être affectés, être au-dessus des événements, dans une forme de souveraineté émotionnelle conservée en toutes circonstances. Un peu au-dessus de la mêlée.

Or la pratique du Lodjong ne consiste pas à devenir froid, indifférent, distant, insensible. Elle nous invite au contraire à observer ce qui se produit en nous, sans ajouter systématiquement une seconde souffrance à la première.


Il y a la blessure : c'est la première souffrance, celle qu'il s'agit d'accueillir. Et puis il y a la peur de la blessure, qui parfois nous empêche même de la ressentir, et qui est une souffrance que je rajoute à la première. Je me coupe, je résiste, je me ferme, je me rétrécis.

De même, il y a la tristesse. Accueillons-la. Et puis il y a le refus d'être triste : ce n'est pas normal, je ne devrais pas être triste, pourquoi suis-je triste ? Et tout cela accapare mon attention. Il s'agit simplement de ressentir cette tristesse, sans penser que cela devrait être autrement. Voilà ce qui est là. Voilà peut-être l'information que je peux recueillir à travers elle, ce que me dit cette émotion. En tout cas, elle est là, et je la ressens, dans mon corps, dans mon cœur.

Il y a aussi la vulnérabilité. Souvent associée à un signe de faiblesse, elle peut nous faire honte. Nous nous disons que nous devrions être autrement, nous nous jugeons, et nous nous coupons de cette vulnérabilité - donc de nous-mêmes.

C'est essentiel : la première expérience appartient à la vie elle-même. Voilà ce qui arrive, voilà ce qui est ressenti. La seconde naît simplement de notre résistance à cette vie. Il y a ce qui se passe, et nous résistons à cela. C'est ce qu'on pourrait appeler la souffrance de la souffrance.


Être sans peur d'être touché, c'est accepter de ressentir sans croire que tout ce que nous ressentons va nous anéantir. Car c'est souvent une simple croyance. Quand on en fait l'expérience, on voit que même ce qui est très difficile, très douloureux, peut nous traverser, si on le laisse passer, sans cette saisie qui veut ou ne veut pas. À ce moment-là, nous ne sommes plus obligés d'organiser toute notre vie autour de la prévention de la souffrance. La souffrance fait partie de la nature de l'existence ; lorsque nous sommes capables de l'accueillir, nous pouvons la traverser - plutôt que d'y résister en partant dans les pensées, dans toutes ces interprétations qui nous coupent de notre ressenti.


L'armure de l'ego

Troisième point : tout cela amène à questionner l'ego, cette fermeture, cette contraction qui vient justement de la peur d'être touché. C'est une grande caractéristique de l'ego. Il s'agit de laisser tomber un peu cette armure, et de voir que ce qui nous fait souffrir est souvent davantage la manière dont nous réagissons à ce qui arrive - ce que notre ego en fait - que ce qui se passe.

Quelqu'un nous critique : nous ne ressentons pas seulement la douleur de la critique, nous avons l'impression que notre valeur est menacée. Quelqu'un ne nous comprend pas : nous nous sentons obligés de nous justifier, de convaincre, de restaurer l'image que nous voulons donner de nous-mêmes.

Toute cette fragilité est celle de l'ego, de cette contraction qui essaie toujours de se maintenir. Mais cette image de nous-mêmes n'est pas, fondamentalement, nous-mêmes. Ce que les événements atteignent en nous de si sensible, c'est l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes, l'image que nous voulons donner.

Nous pouvons sentir le besoin de nous défendre, l'envie parfois de rendre un coup, les contractions que provoquent en nous les événements qui nous tombent dessus. Nous n'avons pas besoin de nous condamner pour cela. Il est important de ne pas s'en vouloir de ressentir ce que l'on ressent. Nous ne sommes pas des personnes mauvaises. Là encore, il s'agit de lâcher ce regard désapprobateur sur ce que nous ressentons, sur nos envies de réagir.

Simplement, nous pouvons nous demander : qu'est-ce qui, en moi, se sent menacé à cet instant ? Ce regard est déjà beaucoup plus ouvert sur soi-même. Et la question crée un espace. Pourquoi est-ce que je ressens cela ? Revenir à soi, plutôt que de partir dans la situation, dans l'événement qui va nous disperser encore et ne résoudra pas la relation à nous-mêmes. Revenir pour mieux se connaître dans sa sensibilité, qui nous donne beaucoup d'informations sur nous-mêmes.

Il n'est pas toujours nécessaire de défendre notre image, d'avoir raison, ou que les autres reconnaissent absolument notre valeur. On peut relativiser beaucoup quand on voit que là où l'autre vient nous toucher, cela ne dépend pas fondamentalement de ce que nous sommes.


Cette question - qu'est-ce qui est menacé en moi à cet instant ? - ouvre un espace. Elle nous permet de ne pas confondre les blessures de l'ego, les blessures narcissiques, avec une atteinte à notre être profond. On peut être touché sans contre-attaquer. On peut se sentir désapprouvé sans se détester. On peut être blessé sans faire de sa blessure une identité.


Se laisser toucher par la souffrance d'autrui

Le point suivant touche au sens profond du Lodjong : se laisser toucher par la souffrance d'autrui, puisqu'il s'agit de développer l'amour et la compassion. C'est la dimension altruiste essentielle de cette maxime.

Être touché, ce n'est pas seulement accepter que les autres nous affectent personnellement. C'est aussi consentir à être atteint par leur souffrance. Chaque jour, nous pouvons rencontrer des personnes dans la peine, la solitude, la peur, l'injustice. Nous pouvons nous en détourner - parce que cela paraît trop lourd, parce que nous nous sentons impuissants, parce que la souffrance d'autrui réveille la nôtre. Nous nous disons peut-être qu'il faut garder ses distances pour rester serein, pour ne pas être contaminé. C'est une des raisons pour lesquelles on prend le large.

Mais la compassion ne naît pas de la distance. Elle naît de notre capacité à ne pas fermer notre cœur devant ce qui fait mal. Cette ouverture, c'est la compassion : accueillir la souffrance, et en même temps offrir quelque chose - du soulagement, du bien-être, de la paix, de la présence.

Il ne s'agit pas de se charger de toute la misère du monde, ni de tout vouloir réparer. Mais même notre impuissance n'est pas une raison pour se fermer. Nous pouvons toujours écouter, accompagner, aider, de la manière la plus appropriée qui soit. Ou simplement rester présent.


La présence en elle-même est très puissante. Elle permet à la personne qui souffre, face à nous, d'accueillir elle-même sa souffrance. C'est l'au-delà de cette souffrance : en restant présent, tranquille, totalement ouvert, cette ouverture peut se créer en l'autre. Ne négligez pas cela : il ne s'agit pas toujours de se contorsionner pour faire des choses. Le rayonnement d'une présence ouverte, tranquille, bienveillante est très puissant. C'est peut-être cela, déjà, la racine de la compassion : ne pas exiger que la souffrance disparaisse, mais accepter d'être en relation avec la personne qui souffre.


Ouvert ne veut pas dire sans limites

Être dans cette ouverture aux autres ne signifie pas tout accepter. La vulnérabilité n'est pas la soumission. Ce n'est pas une raison pour laisser les autres nous maltraiter, renoncer à ses limites, ou s'exposer sans discernement à ce qui détruit.

Nous pouvons accueillir notre douleur sans pour autant accepter une relation toxique. Nous pouvons entendre une critique sans accepter d'être humiliés ou insultés. Nous pouvons éprouver de la compassion pour quelqu'un sans l'autoriser à nous faire du mal.

Il est important de développer ce discernement, de savoir poser une limite. Être compassionné, ce n'est pas être sans limite : c'est aussi reconnaître ce qui est juste et nécessaire, et le suivre. La lucidité est très importante. Il ne s'agit pas de supprimer notre discernement, mais de desserrer notre réflexe de fermeture. Et de garder l'esprit, les yeux et le cœur ouverts.


Pratiquer au quotidien

Comment pratiquer cette maxime au quotidien ? Vous pouvez bien sûr prendre un temps de méditation assise. Mais elle est particulièrement pertinente dans n'importe quelle situation de la vie : il s'agit d'instiller ces petits moments où l'on s'arrête pour être en lien avec ce que l'on ressent.

Quelque chose me touche. Je prends le temps, en respirant, de le ressentir. Je suis touchée, j'en prends conscience, je m'arrête : qu'est-ce qui me touche ? J'essaie de ressentir dans mon corps, sans me raconter d'histoire. Où cela se manifeste-t-il ? Je reste dans la sensation. Où est-ce ? Qu'est-ce que cela me dit ?

Puis je m'autorise à être vulnérable. Je n'aime peut-être pas ce que je ressens, mais je n'ai pas besoin de le fuir. Je peux être touchée et rester présente.

Cela me permet ensuite de choisir plutôt que de réagir. Une fois l'émotion accueillie, je peux me demander quelle réponse serait la plus juste maintenant. Peut-être le silence, peut-être une parole plus franche, peut-être une limite claire, peut-être une demande d'une autre sorte. Je ne suis plus dans une réactivité aveugle, guidée par le refus de ce qui est en train de se passer. Sur la base de ce que j'ai ressenti, de l'espace qui s'est ouvert en moi, une réponse plus adaptée peut être choisie.

Il existe un espace entre ce qui nous atteint et ce que nous en faisons. La pratique, c'est de découvrir cet espace où, sortis de la réaction automatique et de son aveuglement, nous retrouvons la lucidité de choisir ce qui est le plus juste dans cet instant.


Le paradoxe de la force

Le paradoxe de cette maxime, c'est qu'en nous parlant d'accueillir notre vulnérabilité, elle renverse notre idée ordinaire de la force.

Nous pensons qu'être fort, c'est ne pas être atteint. Ici, au contraire, être fort, c'est pouvoir être atteint sans avoir immédiatement à se durcir. C'est laisser la tristesse nous traverser sans lui abandonner toute notre existence. C'est entendre une vérité désagréable sans nous réfugier dans le déni. C'est rencontrer la détresse d'un autre sans détourner le regard.

Cela amène une certaine humilité. Nous n'avons pas à être constamment sur nos gardes pour tout maîtriser, tout prévoir, tout rendre inoffensif, comme si nous vivions dans un monde aseptisé où il n'arriverait plus rien. Nous acceptons que vivre, c'est être exposé.

Et nous réalisons que notre cœur n'est pas seulement ce qui peut être blessé. C'est aussi ce par quoi nous sommes reliés à nous-mêmes, aux autres et au monde.


Je vous laisse en résonance avec cette maxime : sois sans peur d'être touché·e.


Coupe l'armure, jamais le lien.

Bonne pratique.

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